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Le Vent du Sud (extrait)
(traduction: Elodie Loppé)
« Tu vas à l'enterrement? lui demanda Mélanie
alors qu'elle tendait le bras vers le sac pour en sortir le flacon
de crème solaire.
- Tout le village y va, répondit Jason, les
yeux cachés derrière ses grosses lunettes de soleil.
- Laisse-moi te mettre un peu de crème »,
lui dit-elle. Et avant qu'il n'ait eu la possibilité de répondre,
elle avait déjà la main pleine de crème solaire
et l'étalait sur son torse.
Un frisson parcourut le dos de Jason, mais il fit
comme s'il avait l'habitude que des filles lui appliquent du lait
solaire sur le corps. Et, à ce moment précis, il se
dit que c'était peut-être le plus beau moment de sa
vie. Mélanie lui étalant de la crème solaire
sur le torse alors que les vacances commençaient, il n'aurait
pas pu rêver de prélude plus délicieux à
l'été.
« Mais quelque chose cloche », dit Mélanie.
Elle jeta le flacon de crème solaire dans le sac et s'allongea
sur sa serviette, son visage à une dizaine de centimètres
de celui de Jason.
« Je ne sais pas, lui répondit-il,
et je pense qu'on ne le saura jamais.
- Vraiment?
- Pense à toutes ces choses étranges
qui sont arrivées dans le village ces dernières années
et qui sont restées des mystères. En voici un nouveau.
- Mais tu penses que Jonathan est quelque part,
mort?
- Qui sait?
- Parfois, j'ai l'impression qu'il y a des gens
qui savent tout mais évitent d'émettre le moindre
son pour éviter de s'attirer des ennuis.
- Est ce qu'on n'est pas comme ça aussi?
- Qu'est ce que tu veux dire?
- Et bien, on connaît cette histoire avec
le chien, par exemple, et on a décidé de ne rien dire
à personne, même pas à Albert. Je veux dire,
imagine que tu découvres quelque chose, est-ce que tu irais
le dire à la police?
- Sans aucun doute ! Bien sûr !
- Même si tu savais qu'en le disant à
la police, quelqu'un serait prêt à se venger sur toi?
Ou sur quelqu'un de ta famille?
- Oui, mais... Comment sauraient-ils que c'est moi
qui suis allée à la police?
- Qui que ce soit, il peut avoir des amis dans la
police et le découvrir par eux... Après tout, la police
n'est pas exactement une bande de robots coupée du monde
réel. Ils ont aussi des amis.
- On pourrait toujours passer un coup de fil anonyme
ou créer un compte Yahoo et envoyer un e-mail avec un faux
nom.
- Ouais, bien sûr, ça résoudrait
tout. La police aurait besoin de preuves. N'importe qui peut écrire
et dire ce qu'il veut.
- Je ne sais pas trop...
- Comme ce que Mario disait ce matin par exemple.
Hier, Vitor a parié que la police découvrirait qu'il
y a quelqu'un d'autre d'impliqué. Il a gagné bien
sûr. Mais cette histoire avec Vitor est bizarre. Alors, qu'est
ce qu'on fait, on va à la police et on leur dit que Vitor
pourrait avoir quelque chose à voir avec ça?
- Parle pas si fort, Jason, quelqu'un pourrait t'entendre!
- C'est bien ce que je te disais. »
Et pendant quelques minutes, ils ne dirent plus
rien. Jason regardait les taches de rousseur sur les joues de Mélanie,
tandis qu'elle prenait plaisir à contempler son reflet dans
les énormes lunettes de soleil de Jason. Il lui était
difficile de résister à l'envie de légèrement
rapprocher sa tête et l'embrasser, ne serait-ce que sur la
joue... Pourtant quelque chose lui disait que le moment n'était
pas encore venu.
« Parfois j'aimerais ne pas être né
dans un si petit village », lui dit-il après un moment.
Mélanie le regarda, attendant qu'il poursuive.
« Ici tout le monde connaît tout le
monde. Tout le monde veut tout savoir sur tout le monde. Si tu sors
dans la rue, tu dois dire bonjour à tout le monde. C'est
quasiment impossible de marcher de chez toi à la place avec
les mains dans les poches. Tu ne peux rien faire. C'est comme s'ils
avaient réglé toute ta vie depuis le jour de ta naissance,
et si tu essaies de t'écarter de ce chemin, même un
peu, mon Dieu!, tout le monde te remarque et va parler de toi dans
ton dos. Mais quand on a vraiment besoin de quelqu'un pour prendre
la parole, alors là, tout le monde se tait. Parce que les
personnes impliquées sont de ta famille, ou parce que ce
sont des amis, ou parce que tu vas devoir les voir tous les jours,
ou parce qu'elles te font peur, ou parce que, voilà, tu te
dis "pourquoi est ce que je devrais changer quoi que ce soit?"
Et alors tout reste en l'état, rien ne change. Tout le monde
prétend être un saint. Tout le monde passe son temps
à l'église. Tout le monde sourit en rencontrant le
prêtre, comme s'il était supérieur. La bonté
incarnée. Tout le monde gonfle la poitrine de fierté
à la fête du village et devient fou devant la statue.
Mais après, loin du regard des autres, chacun fait ce qu'il
veut.
- Alors qu'est ce que tu proposes?
- Il ne s'agit pas de ce que je propose, Mel. Je
pense que soit tu acceptes les choses telle qu'elles sont, tu oublies
qui tu es, tu n'en as rien à faire de rien et tu laisses
juste couler, et tu fais comme tout le monde, soit tu te lèves
et tu t'en vas. Et c'est plus facile de partir aujourd'hui que ça
ne l'était avant. Parfois, j'aimerais être né
ailleurs.
- Pas moi. Je ne voudrai jamais partir d'ici.
- Non, non, ne te méprends pas, Mel. Moi
non plus », répondit Jason précipitamment, ne
voulant pas donner l'impression qu'il puisse y avoir entre eux le
moindre désaccord.
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